Les vraoums hhhh

album de chevet

HHHH : ce flux de choses et de femmes veut devenir à proprement parler une pièce de théatre. Avec la même envie de faire pipi que de faire un girls’ band, nous voulons faire une pièce de théatre – avec à peu près la même façon de s’aimer ensemble, nous inventons des méthodes expérimentales d’écriture collective d’une dramaturgie.

Nous avons organisé notre premier symposium à Chartres, non pas pour des raisons religieuses mais géographiques, peut-être aussi à cause de la chatte qui se cache dedans. Chartres fût merveilleuse, un nouveau corps y était né, il porterait le nom de HHHH, un monstre femelle, une bête à quatre têtes, celle d’une Horde, d’une Hydre, d’une Hase et d’une Hure. Ce serait sous ce nom là que nous écririons, signerons, jouerons, et ce serait aussi le nom des quatre marraines de notre protagoniste, qu’à l’évidence nous nommions H.

Nous nous sommes lues des ouvrages d’auteures femmes, mais pas que, et nous nous sommes perdues dans la ville microscopique et béate. Nous prenions tout dans nos yeux et notre corps entier et le recrachions en mots écrits les yeux fermés, au café du coin, sur le gazon, au zoo, à la bibliothèque municipale. Comme l’on s’embrasse n’importe où, nous écrivions notre histoire bizarre, prenant le risque que cela n’aille nulle part, se donnant un temps infini devant nous, barbouillant méthodiquement.

Nous avons lu :
Le Cornet Acoustique de Léonora Carrington
Histoire de la Virilité d’Alain Corbin (dir.)
Masculin/Féminin de Françoise Héritier
Journal de la Création de Nancy Huston
Rebecca de Daphné du Maurier
Motorman de David Ohle
Les Métamorphoses d’Ovide
La Cloche de Détresse de Sylvia Plath
Le Noir est une couleur de Grisélidis Réal
Darling River de Sara Stridsberg
Trop belles pour le Nobel de Nicolas Witkowski

Lors de nos improvisations, quatre personnages principaux terriens sont apparus (H, Vadim, le gardien de zoo, la Professeure Naar), quatre autres diffus et totémiques (Horde, Hydre, Hase et Hure) et quelques seconds couteaux (la muse, le destinataire, la souris, la matière-ciment) et leurs décors multiples : une salle de bal, des montagnettes, une cage au fauve, un laboratoire, un nuage de pierres, un plateau, un muret, des bassins, une coulée de matière, etc.

24 février
La pluie tombe encore, je n’attends plus, les soleils sont sonores sur les baies vitrées, les taches se déforment lentement.
Hier soir, j’ai mangé un peu trop, le gâteau m’a collé aux dents, le gâteau blanc laiteux et visqueux et ce matin, il est encore lourd sur mon ventre. Alors je regarde la vitre et les taches qui se déforment presque imperceptiblement, et derrière les taches, le jardin.
Je m’ennuie, comme très souvent. Je m’ennuie. Mes coeurs battent la chamade d’angoisse, sous la pression du foie et de l’estomac. Et la buée des vitres m’éloignent encore davantage du dehors, du jardin, de l’air doux et fou. Et la pluie n’est plus mon amie, ne me console plus. Elle me fait mal aux genoux c’est tout. Je chante en secret « fusion de sang j’ai, cette histoire ne finira pas sans ». Et je marche des heures durant sur ce parquet de soie, je n’écoute plus que d’une oreille les histoires qu’on me raconte, mon
autre oreille restante est prise dans une boue profonde que le tambour fait vibrer, je le sens réveiller mes coeurs, et je marche encore sur ce bois craquant.

26 février
dimanche matin
La pluie n’a pas cessé, mais aujourd’hui je suis sortie quand même. Très tôt, tellement tôt qu’il ne faisait pas encore vraiment jour, j’ai marché au milieu des herbes hautes et humides, sous ma capeline, abritée de la bruine et des regards, et mes genoux protégés par la large jupe grise et bruissante que j’ai depuis si longtemps. Je suis allée voir s’ils avaient finalement vidé l’aquarium, s’ils avaient nettoyé les cages, frotté le rochers aux pingouins. J’ai senti qu’encore il me faudrait attendre la semaine prochaine. « Qu’est-ce que vous lui voulez à Vadim ? Pourquoi s’attacher aux bestioles de la sorte quand on a un petit cul mignon tout pareil que le vôtre ? C’est fou l’attachement des morveuses au bouffeurs de viande crue ». Cette enflure de gardien de cage m’avait un jour serré vers les mangeoires et depuis savamment me cherchait vers les humeurs.

8 mars
Les statues du zoo ont été réinstallées sur leurs socles, nettoyées et blanchies, comme des grosses meringues. Je les regarde soigneusement, une à une, essayant de déterminer dans leur ordre une explication possible au temps toujours couvert, gris et menaçant.
Les souris dans leur cage ont mué, elles ont maintenant un pelage tacheté, roux avec des mouchetures blanches, ça me fait mal à l’oeil. La professeure Naar m’a donné la série 12 à examiner, je prends la chose comme une espèce en guise de consolation, je me comprends. C’est comme une soupe de frites. C’est l’aberration moulée d’une coriace jalouserie. La professeure Naar n’accepterait pas une accession au Nobel comme ça, on ne laisse pas une jouissive réussir dans la jouissance, c’est trop d’allitération.

31 Mars
Il s’est passé tant de choses depuis les souris.
Je ne sais pas par où commencer. Tout est imbriqué. Vadim, les souris et puis l’autre. L’autre que je
hais. C’est bon de ressentir cette haine, à la fois justifiée et choisie. Elle est tellement énergétique. Et l’énergie est ma passion, elle est tout ce que j’ai toujours recherché, dans la pluie, les animaux, dans mon introspection. L’électricité. D’aucun trouve cela commun, d’un autre âge. Mais le commun est dans l’esprit de celui qui regarde, n’est-ce pas? Regarde, je veux dire écoute. Je veux dire sens, je veux dire pense, je veux dire… Merde, j’ai tout à dire te je prends le temps de jouer sur les mots…
Et de maux il y en a eu, il me faut, les prendre et les pendre un à un, je les accroche à cette ficelle grossière, l’acier devient souple sous ma brûlante respiration et maintenant je les vois filer dans la salle de bal, les souris, toutes, l’acier pendant de leur longue queues, elles tournent sans cesser depuis plusieurs jours, des airs se forment au dessus de leur tête, j’en ai vu quelques unes voler, l’air est devenu trouble et avec Vadim, nous avons ramené les pierres qui nous ont gracieusement aidées et sans la bouche de Vadim, nous n’aurions rien pu rattrapé, mais nous avons réussi à tout récupérer.
J’ai suivi Vadim, et tout ce que j’ai vu, chez lui, c’est cette poupée vaudou coquillage et porcelaine, brillante et effrayante. Il n’a rien dit, mais j’ai bien vu que c’était la professeure Naar.
Ah Vadim, mon beau Vadim toi aussi bien sûr tu la hais ! Je vais bien savoir un jour pourquoi tu la hais, peut-être l’as-tu désiré aussi comme moi. Toi le cobaye et moi l’apprentie, tous deux matières à essayer les choses, je t’offre le conglomérat de nos chairs afin de vaincre la passion-sangsue de la toute- puissante, la patronne de la salope de la déesse de l’émérite de la sainte-slut professeure Naar. T’a-t’elle aussi changé le foie en metchinkof de beurre, la moule en makroud, les reins en plombs, et le coeur en madeleine ? Oh Jeanne ! Oh Hizéké ! Que ce désir pour elle brise mes plans fantasques si de moi elle s’éprend vraiment un jour ! Et puis que la situation se retourne la nuit ! Oh Nobel je t’aime ! Oh Naar, mon art, mon ambition ! Vadim, mords, mords-la, arrache-lui la gueule et fais-la disparaitre, toi qui sait quel choléra elle répand autour d’elle.

Photographies © Boris Nordmann
Illustrations © Virginie Thomas